EDMOND ROSTAND - CYRANO DE BERGERAC
LECTURE ANALYTIQUE N°3: Acte III, scène 7 (v. 1441 à 1480)
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« Eh bien !si ce moment est venu pour nous deux….Un baiser ! »
 

Situation:
Scène au cœur de l’Acte III, nœud de l’action, la scène se déroule sous les fenêtres de Roxane; Christian vient d’échouer dans sa déclaration d’amour à la jeune femme et Cyrano propose de l’aider en lui soufflant les bons mots ; une chance s’offre à lui : à la faveur de la nuit et dissimulé par le feuillage, il est invisible et peut enfin laisser libre cours à ses sentiments.

Caractérisation:
A la joute des mots entre Roxane et Cyrano succède un aveu sincère dans une tirade exaltée et spontanée. Registre lyrique empreint de pathétique quand la déclaration laisse entendre la contradiction intime de Cyrano.

Problématique: quel est l’enjeu de cette déclaration d’amour ? Son rôle dans la pièce ?

 
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Première piste : Une déclaration d’amour

a) L’afflux des mots
Prise de pouvoir du langage par Cyrano qui se déclare : le dialogue glisse vers la tirade (déséquilibre des répliques). Enchaînement subtil de Cyrano à partir des quelques mots de Roxane. Paroles de la jeune femme interrompues. Reprises nominales ou pronominales.
b) Registre lyrique
Instances d’énonciation propres au lyrisme (1ère/2é). Ponctuation affective, apostrophes. Expression des sensations et des sentiments (polyptote du verbe « aimer », synesthésie). Générosité de l ‘amour jusqu’à l’oubli de soi. Valéry : « le lyrisme est le développement d’une exclamation ».
c) Phénomène de « cristallisation »
Idéalisation, sublimation de Roxane dans la voix de Cyrano
- fétichisme quand Cyrano prend en adoration le nom, la chevelure, la main de Roxane, (chiasme, métonymie,
- des topos du langage amoureux : importance du regard (1er contact), champ lexical de la lumière, du feu…

Deuxième piste : Sincérité et émotion dans l’aveu

a) Une parole troublée
- d’un point de vue métrique : enjambements, dislocation du vers, coupes spécifiques…L’éloquence de Cyrano est mise en branle sous le poids de l’émotion,
- contagion du bouleversement : didascalie concernant Roxane (hyperbate, rythme du vers, coupe lyrique…),
- hésitation sur le choix des pronoms personnels vous/tu,
- spontanéité et simplicité de l’expression : présentatifs « c’est… », retour de mêmes formules, anaphores…, refus de la préciosité à travers la métaphore végétale « bouquet »à « en touffe »

b) Exaltation des cœurs (extase « ex-stasis » : sortir de soi-même)
La déclaration transporte les personnages dans un nouveau monde, celui de l’aveu sincère des sentiments
- situation spatiale à rappeler : balcon=verticalité, facilite à travers l’élévation de la parole, l’élévation des cœurs,
- les hyperboles, les gradations, les accélérations de rythme traduisent ce mouvement des sentiments, cette explosion d’émotion,
- violence des sentiments inscrite dans le choix précis du lexique : « envahir », « terrible », « enivrée », « ivresse », « fureur » (cf étym)…
- sensualité : - Roxane s’abandonne
- le baiser de Cyrano (didascalie).

Troisième piste : Une déclaration à double voix : l’émergence du pathétique
a) « Une parole masquée »
- rappeler la situation d’énonciation et l’enjeu premier de la scène : Cyrano parle pour Christian et sa déclaration est celle du jeune homme aux yeux de Roxane,
- étude lexicale : « fureur triste », expression oxymorique (énergie/ souffrance) ; « terrible », 1) marque une intensité=extraordinaire, immense… ou 2) évoque qq chose de désagréable, de pénible. Mise à jour des contradictions du personnage : bonheur et souffrance dans le non-dit de la déclaration amoureuse,
- effets dialogiques au cœur même de la 2ème réplique de Cyrano (tirets) : dualité de la parole pour souligner son dilemme. Déclaration enflammée à Roxane. Appel à la lucidité de l’être aimé (questions rhétoriques, enjambement pour mise en valeur du vb « comprendre »)
b) Déclaration insatisfaite, amour inassouvi (une « parodie », sens étym=un contre chant )
- déjà dans la déclaration, Cyrano est conscient du drame de sa situation: système hypothétique, modalisation « un peu », « parfois », souhait empreint de lucidité (conditionnel),
- le gage amoureux devient souffrance solitaire : l’échange, le don devient « sacrifice » dans la voix de Cyrano,
- Baiser inaccompli (cf didascalie) signe d’inachèvement de la relation établie par la parole. De plus, la réclamation sans tact de Christian rappelle Cyrano à la dure réalité : le héros chute du sublime au grotesque.

Conclusion : Apogée de l’Acte III, comble de l’émotion (mélange des registres) ; déclaration d’amour qui sous-tend deux enjeux fondamentaux de la pièce : l’avancée de l’intrigue avec la reconnaissance réciproque des deux amants Christian / Roxane par un jeu de paroles interposées et la révélation intime du héros dans une envolée lyrique qui laisse éclater sa vérité du cœur et mettre à jour son paradoxe profond (mettre son amour au service d’un rival).

 
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